Ringarde hier, hyper-tendance aujourd’hui… En presque trente ans, la sandale Birkenstock a mis le monde du style à ses pieds, sans renier ses fondamentaux : un confort inégalé et un chic discutable.

Publié par LE MONDE / Gonzague Dupleix Publié le 13 novembre 2019 à 18h30

pastedGraphic.png

Credit : Jean-Michel Tixier

Cela pourrait commencer comme une devinette : quel est le point commun entre Grace Coddington, figure du monde de la mode, longtemps styliste à Vogue US, Thomas Südhof, Prix Nobel de physiologie ou médecine en 2013, et l’actrice française Luna Picoli-Truffaut ? Réponse : des chaussures orthopédiques allemandes. Birkenstock, la firme aux 27 millions de paires vendues en 2018, les fait tous poser pour une campagne publicitaire. Et ils ne sont pas les seuls. Devant l’objectif du photographe anglais Jack Davison, d’autres personnalités de la mode, comme Terry et Tricia Jones, couple fondateur du magazine anglais i-D, ou le photographe américain Ryan McGinley, posent avec leurs propres claquettes aux pieds.

La marque, jusqu’ici peu portée sur la communication, apporte les preuves de l’attachement de ces personnalités à leurs mules d’Outre-Rhin, en y associant une nature morte du modèle porté et usé, témoignage d’années de complicité. Elle pousse même le vice jusqu’à préciser, en légende de la photo, la date d’achat des sandales, comme pour rappeler que ces clients-là ne sont pas de ces badauds qui paradent en nu-pieds depuis cet été dans le Marais. Car voilà, c’est l’un des derniers snobismes de l’époque : porter des Birkenstock.

Baba cool, écolo, sans-gêne…

Comme Bret Easton Ellis quand il reçoit la presse sur son canapé ou Anselm Kiefer lors du vernissage de son exposition au Louvre. Pour choquer ? Non, pour dérouter. Car la simple évocation de cette marque patronymique suffit à renvoyer dos à dos les surintendants du chic, les partisans de la rigueur et les progressistes du style adeptes du confort.

Cantonnée à des communautés hippies, apanage du pèlerin allemand, la Birkenstock s’est longtemps tenue à la place que la bonne société lui assignait dans les années 1960. Et c’est en symbole de la négligence, en synonyme d’un mauvais goût achevé, en parangon du baba cool, de l’écolo, du sans-gêne, qu’elle a ensuite traversé les années 1970 et 1980.

Heureusement, trois jeunes Anglaises vont se pencher sur son cas. En juillet 1990, les lecteurs du magazine culturel britannique d’avant-garde The Face découvrent avec sidération Kate Moss, 16 ans et demi, paumée au milieu de nulle part, adossée à un mur couvert de moisissures, tirant sur un vieux mégot, modèle Arizona (à double boucle) aux pieds. La série, en noir et blanc, est signée Corinne Day, le stylisme, Melanie Ward.

Le fameux « touriste allemand » et sa panoplie bermuda-Birkenstock-chaussettes-appareil photo a rejoint Kate Moss dans l’imaginaire des créateurs.

La chaussure, accessoire de mode des plus statutaires, policée, toujours bien lacée, entretenue, cirée, dégringole de son piédestal. Aux antipodes de ce que l’on croyait jusque-là, une nouvelle esthétique voit le jour et la chaussure de curé fait son entrée parmi les indispensables de mode. Ainsi, le fameux « touriste allemand » d’hier et sa panoplie bermuda-chemisette-Birkenstock-chaussettes-appareil photo a rejoint Kate Moss dans l’imaginaire des créateurs. Le monde du luxe s’y est mis. Marc Jacobs, en 1993, Narciso Rodriguez et Paco Rabanne, en 1997, Jean Paul Gaultier, Phoebe Philo pour la maison Celine, en 2013, Alexander Wang, la même année, la mettent en bonne place dans leurs défilés.

En 2019, les grandes pointures du circuit – Stefano Pilati, Rick Owens, Proenza Schouler ou Valentino – lancent des collections capsules. Modeste face au succès, la marque cède à la tentation de moderniser son image et claironne sa date de création à qui veut y voir un gage d’autorité : 1774, sous le règne de Frédéric II le Grand, roi de Prusse, et sa femme, Élisabeth-Christine de Brunswick-Wolfenbüttel-Bevern.

Aujourd’hui, malgré son âge avancé, la Birkenstock s’inscrit dans l’air du temps : elle va dans le sens du rapprochement avec la nature et le vœu pieux d’une consommation mondiale éthique, durable et maîtrisée. Les modèles en cuir au tannage végétal contribuent, du reste, à véhiculer cette idée. Car, si la sandalette peut à la rigueur faire le moine, elle ne fait pas pour autant le saint ni n’ouvre les portes du paradis. Rien de tel en effet que de sauver les apparences quand son bilan carbone effraie, et que les Birkenstock servent plus à partir en week-end à bord de son SUV qu’à cultiver les fruits d’une vie meilleure au fond d’un jardin partagé en permaculture.

Si, officiellement, escarpins et richelieus à bout droit, golf ou fleuris demeurent les chaussures du pouvoir dans la finance et la politique, les nu-pieds ont de beaux jours devant eux. Jeff Bezos en porte l’été à Saint-Tropez et Steve Jobs, lui, n’avait pas attendu Kate Moss pour se mettre aux Birkenstock. Quant à Mark Zuckerberg, il a bâti son empire en claquettes de piscine.

Gonzague Dupleix

LinkedIn
Share
Instagram